L’intelligence artificielle peut désormais écrire des textes en quelques secondes, de quoi inquiéter les écrivains. Faut-il craindre la fin de la littérature humaine ?
Depuis quelques années, l’intelligence artificielle s’invite partout : dans nos téléphones, nos études, notre travail… et désormais dans l’écriture. Capable de produire des textes en quelques secondes, l’IA générative interroge et inquiète le monde littéraire. Peut-elle réellement remplacer les écrivains ? Ou s’agit-il d’une peur amplifiée par une technologie encore mal comprise ? Un récent rapport mené par l’Université de Cambridge, relayé le journal BBC, apporte des éléments de réponse, et surtout, met en lumière les craintes très concrètes des romanciers.
Selon ce rapport, les écrivains sont loin d’être sereins face à l’essor de l’IA. Sur les 332 auteurs interrogés par le Dr Clémentine Collett, chercheuse au Minderoo Centre for Technology & Democracy (MCTD) de l’Université de Cambridge, près de la moitié estiment que l’IA pourrait « remplacer entièrement » leur travail.
Une crainte qui s’explique notamment par la capacité des intelligences artificielles à s’entraîner sur d’immenses bases de données, composées en grande partie de romans existants. Comme le souligne la chercheuse : « Les romanciers craignent largement que l’IA générative formée sur de grandes quantités de fiction sape la valeur de l’écriture et concurrence les romanciers humains. » Le rejet est encore plus net lorsqu’il s’agit de l’idée d’une IA écrivant des romans de A à Z : 97 % des romanciers se disent « extrêmement négatifs » face à cette perspective.
Au-delà de la création artistique, c’est aussi la question des revenus qui inquiète. Aujourd’hui, très peu d’écrivains vivent uniquement de leurs romans. Beaucoup complètent leurs revenus par des activités annexes : ateliers d’écriture, piges, conférences, enseignement… Or environ 40 % des auteurs interrogés affirment que l’IA affecte déjà les revenus qu’ils tirent de ces activités complémentaires. Une concurrence directe qui fragilise encore davantage un métier aux revenus déjà incertains.
Pour l’autrice du rapport, cette situation nourrit un malaise plus profond : « De nombreux romanciers s’inquiètent d’un possible recul de l’intérêt pour une écriture exigeante et de longue haleine dans les années à venir », déclare-t-elle. Autrement dit, la peur n’est pas seulement de perdre du travail, mais de voir disparaître l’intérêt pour la littérature telle qu’on la connaît.
Autre point alarmant du rapport : l’utilisation des œuvres sans consentement. Environ 60 % des auteurs estiment que leur travail a été utilisé pour entraîner des modèles de langage d’IA sans leur permission ni rémunération. Certains vont même plus loin, affirmant avoir découvert des livres publiés sous leur nom…qu’ils n’ont jamais écrits. Face à ces dérives, Amandine Collett appelle à une évolution du cadre légal. « La loi sur le droit d’auteur doit continuer à être révisée et pourrait nécessiter une réforme pour protéger davantage les créatifs », demande-t-elle avant d’ajouter : « Il serait légitime que l’utilisation du travail des écrivains soit soumise à leur autorisation et donne lieu à une rémunération. »
Fait intéressant, malgré ces inquiétudes, les écrivains ne rejettent pas en bloc l’intelligence artificielle. Quatre répondants sur cinq reconnaissent que l’IA peut offrir des avantages à la société. Gain de temps, aide à la recherche, accessibilité accrue à l’écriture… les bénéfices existent. Mais les auteurs réclament une chose essentielle : une utilisation éthique et équitable, accompagnée d’un réel soutien des pouvoirs publics. La professeure Gina Neff, directrice exécutive du MCTD, résume cette position avec force : « Nos industries créatives ne sont pas des dommages collatéraux consommables dans la course au développement de l’IA. Ce sont des trésors nationaux qui méritent d’être défendus. »
