L’information à la source
Pour en avoir le cœur net, nous avons cherché à sourcer cette citation. Sachant qu’Elsevier publie une revue dont le titre est World Patent Information susceptible de nous renseigner, nous avons cherché dans ScienceDirect avec la requête suivante 80 and information and patent.
La première référence était la bonne : celle d’un article publié en 2016 dont le titre était « 80 % of technical information found only in patents - Is there a proof of it ? » dont l’auteur est Geert ASCHE, appartenant au département brevet de Boehringer Ingelheim Pharma GmbH. On trouve, par ailleurs, cette référence dans plusieurs sources.
D’après l’auteur, cette citation provient de la section 2 de « Eighth Technology Assessment and Forecast Report » publiée en 1977 par L’USPTO (l’Office américain des brevets) et il dit n’avoir trouvé aucune autre source antérieure à cette publication.
D’entrée de jeu, l’auteur considère que cette assertion et ce document posent plusieurs questions.
Tout d’abord, le fait que la recherche a été faite sur des brevets américains n’est mentionné nulle part.
Ensuite il n’est pas complètement évident de déterminer qu’une technologie décrite dans un brevet est équivalente (« substantially » ou « partly », les définitions ne sont pas données) à une technologie décrite dans un article.
D’autre part le rapport est très lacunaire sur les formules mathématiques et les méthodes statistiques utilisées.
Les échantillons de respectivement 220 et 215 brevets ont été choisis parmi ceux publiés en 1967 d’une part, en 1972 d’autre part et classés en trois catégories « Chemical », « Electrical » et « Mechanical ».
Les sources de références bibliographiques de littérature scientifique pour établir les comparaisons étaient Science citation index, Chemical Abstracts, Electrical and Electronics abstracts et Engineering index.Ces comparaisons ont manifestement été faites à la main, car il n’est fait aucune mention de banques de données. Cela n’est pas étonnant, car les serveurs Dialog et Orbit n’avaient commencé à être commercialisés qu’en 1972 à petite échelle, c’est-à-dire très peu de temps avant l’étude et STN n’existait pas encore.
Par ailleurs, depuis l’époque des documents retenus, tant le nombre de brevets que d’articles et de conférence a considérablement augmenté et rien ne dit que ce chiffre de 80 % soit toujours pertinent.
Il faut donc considérer avec précaution les résultats de cette étude.
Des études complémentaires postérieures sur le sujet
Dans son article, Geert ASCHE, qui semble manifestement avoir fait un grand tour de la question, cite d’autres études sur ce type de problématique :
Une étude dans le domaine de la chimie a été menée sur la banque de données CAPLUS sur STN dans laquelle on trouve aussi bien des références de brevets que d’articles « Patents : A unique source for scientific technical information in chemistry-related industry » par Mervyn BREGONJE publié dans World Patent Information 27 (2005) 309-315.
L’étude était facilitée par le fait que, dans chaque référence, se trouve(nt) le(s) numéro(s) de registre (RN) attribués par Chemical Abstracts Service, le producteur de la banque de données, à tous les composants mentionnés dans le document.
Les documents choisis ont été publiés en 1980, 1990 et 1999.
Les conclusions sont beaucoup plus nuancées que dans l’assertion citée plus haut. En effet, plusieurs facteurs interviennent, d’abord le type de matériau (polymères, alliages, etc..), ensuite l’intérêt commercial du produit.
À titre d’exemple pour les polymères en 1980, 43 % des informations se trouvaient uniquement dans les brevets.
Toujours dans la chimie l’auteur cite un billet de blog publié en 2021 dont le titre est « Revisiting an old standard- 80% of technical information is found only in patents » mentionnant un forum de discussion du PUIG (Patent Information User Group). On y apprend (sans source précise) que Chemical Abstracts affirme que 70 % des nouvelles substances ajoutées à la banque de données Registry (cette banque de données recense toutes les substances chimiques identifiées par Chemical Abstracts) proviennent de brevets. D’autre part, dans ce blog, une recherche dans STN (avec la présentation du détail de la recherche) fait apparaître que 95 % des substances chimiques trouvées dans les brevets n’apparaissent pas dans la littérature non-brevet.
Mais aussi une étude antérieure
Geert ASCHE a aussi identifié une étude antérieure puisque datant de décembre 1974 : « The Scientific and Technical Information Contained in Patent Specifications - The Extent and Time Factors of its Publication in Other Forms of Literature » des auteurs F. LIEBESNY, J. W. HEWITT, P. S. HUNTER et M. HANNAH.
Malheureusement pour cette étude, si l’on peut dire, elle n’a pas - et de loin - connu la même notoriété que l’étude objet principal de notre article.
Cet article relate une étude basée sur une sélection aléatoire de 1 058 brevets anglais publiés en 1962, 1965, et 1968 en cherchant à savoir quel pourcentage des technologies décrites dans ces brevets se retrouvaient plus tard dans la littérature scientifique. Les résultats varient selon les domaines : 8,6 % pour la chimie, 7,5 % dans l’électricité et 3,3 % dans la mécanique. C’est donc un résultat dans la même ligne, même si, comme dans l’étude de 1977 les technologies ont beaucoup évolué depuis et le nombre de publications considérablement augmenté. Point intéressant, cette étude signale aussi que les articles de littérature scientifique apparaissent plusieurs années après la publication du brevet sur une même technologie.
Parenthèse à propos de cet article : Ce dernier article est référencé dans les archives de la banque de données Pascal de l’INIST qui n’est plus mise à jour depuis la fin de l’année 2014. Mais la copie de l’article n’est, au moins en France, accessible qu’au monde universitaire. Nous avons donc dû le commander à Reprints Desk aux États-Unis qui a transmis la commande à la British Library. Une occasion de plus de regretter cette limitation.
En conclusion
Pour conclure sur ces 80 %, sujet de l’article, on voit que cette « légende » repose sur des bases plutôt fragiles, déjà à l’époque de sa parution.
Par ailleurs, depuis 1977, énormément de choses ont changé tant sur le volume d’information disponible que sur la durée de vie d’une technologie. De plus, à l’époque, les banques de données en étaient à leurs balbutiements et on était encore loin d’imaginer l’avènement d’internet. Aujourd’hui, tant les informations brevets que les informations scientifiques et techniques disponibles dans les articles sont extrêmement faciles d’accès ce qui n’était pas du tout le cas en 1977.
Finalement, cette “légende” sert surtout à faire une promotion simple et percutante des brevets sans que l’on se pose trop de questions et on peut dire que ce n’est pas inutile.
