Mode d’emploi pour mettre en place une veille sur Mastodon

Carole Tisserand-Barthole, Céline Boileau
N°
409
Publié en
2022.12
1727
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méthodologie | médias sociaux
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À l’heure où le réseau social Mastodon profite des mésaventures de Twitter, au point d’être parfois présenté comme une véritable alternative décentralisée, il est temps de se demander : comment faire de la veille sur Mastodon ?

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas intuitif. Malgré des similitudes visuelles avec Twitter, Mastodon n’a ni le même mode de fonctionnement ni les mêmes fonctionnalités.

Nous sommes donc partis d’un exemple concret : mettre en place sur Mastodon une veille métier sur la veille elle-même, sujet ô combien important pour que les veilleurs restent à jour dans leur métier et leurs pratiques.

Car, pour que Mastodon ait une chance d’exister face à Twitter, le veilleur doit pouvoir y transposer ses activités. Or Twitter reste difficile à détrôner : il conserve une place très importante pour le professionnel de l’information, notamment pour sa propre veille métier, grâce aux nombreux experts qui s’y trouvent et à ses fonctionnalités avancées.

Peut-on alors reproduire le même schéma sur Mastodon, et surtout comment ? Il faut pour cela que suffisamment d’experts y publient sur la thématique ciblée, et que Mastodon offre des fonctionnalités assez abouties pour rechercher des contenus, identifier des utilisateurs pertinents et suivre leurs publications. C’est ce que nous allons vérifier dans cet article.

Comprendre le fonctionnement de Mastodon

Mastodon est un réseau décentralisé. Au lieu de faire partie d’un seul réseau social, les membres appartiennent à différentes « instances ». « Instance » est le nom que Mastodon donne aux différents serveurs qui hébergent ses membres.

Toute organisation ou toute personne indépendante, si elle en a les compétences techniques, peut créer son propre serveur et y héberger des utilisateurs. Chaque serveur a ses propres règles et peut se connecter aux autres, en fonction des comptes suivis par ses utilisateurs. Chaque instance correspond donc à un hébergeur (ou à un serveur).

En raison de cette structure décentralisée, le moteur de recherche de chaque serveur ne permet pas d’explorer l’ensemble de Mastodon, mais seulement la partie du réseau à laquelle sa propre instance est connectée. C’est un point essentiel, qu’il faut absolument garder en tête pour la suite.

Sur l’interface de son profil Mastodon, quel que soit le serveur choisi, on accède à trois fils de discussion :

  • Accueil : les publications des personnes suivies (quelle que soit leur « instance ») ;
  • Fil public local : les publications publiques des membres de notre serveur uniquement ;
  • Fil public global : les publications publiques des membres de notre serveur ET celles des comptes qu’ils suivent (bien lire « des comptes », et non des serveurs).

Les fils s’affichent par ordre chronologique, car aucun algorithme ne filtre à notre place. En revanche, il est impossible d’effectuer des recherches dans chacun de ces fils.

Comment mettre en place une veille thématique sur Mastodon ?

Mettre en place une veille sur un réseau social, c’est identifier des comptes pertinents et des mots-clés à suivre. C’est donc ce que nous avons fait à partir de notre exemple : une veille sur la veille.

1/ Identifier des instances thématiques pertinentes

Toute la difficulté avec Mastodon tient au fait qu’il s’agit d’un réseau décentralisé (voir notre encadré « Comprendre le fonctionnement de Mastodon »). Les instances ne proposent donc pas toutes les mêmes contenus ni les mêmes comptes utilisateurs.

La première étape consiste donc à identifier les instances les plus pertinentes pour sa thématique. Sauf qu’il en existe plus de 7 000…

Nous avons testé plusieurs méthodes pour y parvenir :

  • Consulter l’annuaire d’instances proposé par Mastodon à l’adresse https://joinmastodon.org/servers. Mais l’outil n’est pas efficace, et on a du mal à savoir à quoi correspond telle ou telle instance. On rencontre sensiblement le même problème avec d’autres réseaux sociaux comme Telegram ou Discord.
  • Utiliser les nombreux petits outils et annuaires apparus récemment pour aider les internautes à trouver des instances en adéquation avec leurs besoins et leurs sujets de prédilection : par exemple Fediverse Observer (https://fediverse.observer/), qui géolocalise les serveurs, l’annuaire thématique Fedi Directory (https://fedi.directory/), ou encore une liste sur GitHub qui recense la communauté scientifique présente sur Mastodon (https://github.com/nathanlesage/academics-on-mastodon). Seul problème : ces outils ont une fâcheuse tendance à disparaître du jour au lendemain…
  • Finalement, la meilleure méthode, que nous avons déjà évoquée dans la rubrique « Conseil veille » de notre site, consiste à utiliser des outils qui retrouvent sur Mastodon des comptes clés de Twitter et indiquent sur quelles instances ils ont été créés. Le meilleur outil que nous ayons testé s’appelle Debirdify (https://debirdify.pruvisto.org/).

Nous avons fait le test avec notre compte Twitter @Flateam, pour voir si les comptes que nous suivions se retrouvaient sur Mastodon et, surtout, quelles instances ils utilisaient (voir figure 1).

Utilisation de Debirdify sur le compte Twitter FlaTeam

Figure 1. Utilisation de Debirdify sur le compte Twitter FlaTeam

Debirdify nous permet de voir que nos abonnements Twitter ont principalement migré vers les instances Mastodon suivantes :

  • sciences.re (instance spécialisée dans le monde scientifique et académique) ;
  • mastodon.social (l’instance créée et gérée par le créateur de Mastodon lui-même) ;
  • Mamot (un serveur Mastodon francophone, géré par La Quadrature du Net) ;
  • on retrouve également quelques personnes sur framapiaf, octodon.social, qoto, openbiblio.social, social.sciences.re et mastodon.art.

On notera que, sur les 431 comptes que nous suivons sur Twitter, Debirdify n’en retrouve que 26… Et sur les 1 570 comptes qui nous suivent, seuls 22 sont présents sur Mastodon.

Pour compléter ce sourcing d’instances Mastodon, nous avons également recherché les comptes Twitter suivis par certaines personnalités du monde de la veille, comme Christophe Deschamps ou Serge Courrier, en entrant tout simplement leur identifiant Twitter (@crid et @secou) puis en choisissant l’option « search followed account ». Cela a permis d’identifier quelques autres instances intéressantes, comme Piaille ou encore Infosec.Exchange.

2/ Rechercher sur les instances sélectionnées

Maintenant que l’on dispose d’une liste d’instances pertinentes, il est temps de partir à la recherche de comptes et de mots-clés à suivre, en lançant des requêtes dans le moteur de chacune des instances identifiées.

Nous avons commencé par une recherche sur le mot-clé veille.

Premier constat : Mastodon ne recherche pas dans le texte intégral des « pouets » (l’équivalent des tweets), mais uniquement dans les hashtags et les noms de comptes, ce qui limite fortement le nombre de contenus que l’on peut retrouver, et par là même le nombre de comptes que l’on peut identifier.

Nous avons d’abord recherché des hashtags dans les différentes instances identifiées, avec des résultats décevants : certaines instances n’ont que très peu de contenus associés au hashtag veille, voire aucun.

  • Sur mastodon.social, par exemple, une recherche sur #veille donne… zéro résultat, mais des suggestions comme #veilleursdemémoire, #veillesse (avec la faute d’orthographe) ou #veilleEESRveilleESR. Pas de résultat non plus avec #IE, l’acronyme d’intelligence économique. Le terme #Intelligenceeconomique est un peu plus fructueux. Plus surprenant, l’une des publications trouvées comporte à la fois #veille et #intelligenceeconomique : le moteur a donc retrouvé le second hashtag, mais pas le premier !
  • Sur Piaille, le hashtag #veille existe et génère des suggestions plus pertinentes que sur mastodon.social : #veillescientifique, #veilleLM (la veille d’un utilisateur), #Veillerecherche. Mais les résultats ne sont guère plus nombreux (voir figure 2).
  • Sur l’instance Mamot, nous avons trouvé quelques hashtags pertinents, comme #veillemedia, #veilleCovidLong, #veilleRSS ou #veilletechnologiqueetsociétale.

Recherche du hashtag #Veille sur l’instance Piaille

Figure 2. Recherche du hashtag #Veille sur l’instance Piaille

Nous avons ensuite relancé la recherche en choisissant cette fois l’onglet « Comptes », sans plus de succès : Mastodon recherche uniquement dans le nom du compte, et pas du tout dans la bio. On identifie donc très peu de comptes pertinents sur la veille.

3/ Passer par Twitter pour trouver des comptes pertinents sur Mastodon

Même si cela peut paraître surprenant, le meilleur moyen de trouver des comptes pertinents sur Mastodon est finalement de passer par Twitter, dont les fonctionnalités de recherche sont bien plus avancées et plus fiables.


On fait donc son sourcing sur Twitter en identifiant des comptes pertinents pour sa thématique, puis on vérifie s’ils sont présents sur Mastodon, soit manuellement (en tapant le nom du compte dans le moteur des différentes instances), soit avec des outils comme Debirdify (voir plus haut).

C’est ainsi que nous avons identifié le plus grand nombre de comptes pertinents sur le thème de la veille, même si ce nombre reste modeste.

On notera d’ailleurs que rares sont les personnes qui publient uniquement sur Mastodon. On trouve en général soit des personnes qui ont créé un compte Mastodon mais n’y publient rien, soit des personnes qui publient exactement la même chose sur les deux réseaux.

4/ Mettre les comptes et hashtags pertinents en veille grâce aux flux RSS

Une fois son sourcing de comptes pertinents terminé, on peut récupérer des flux RSS, et c’est là la grande force de Mastodon :

pour chaque compte, en ajoutant « .rss » à l’URL. Par exemple, mstdn.social/@feditips devient https://mstdn.social/@feditips.rss ;

pour les hashtags, en ajoutant également « .rss », par exemple https://mastodon.social/tags/veille.rss. Mais attention : comme chaque instance ne propose ni les mêmes contenus ni les mêmes hashtags, il faut créer un flux RSS par hashtag sur chacune des instances identifiées.

En définitive, il est possible de mettre en place une veille thématique sur Mastodon, mais avec de nombreuses contraintes et peu de valeur ajoutée. Les utilisateurs ne sont pas encore assez nombreux pour qu’on y trouve réellement des contenus intéressants, et les fonctionnalités de recherche, pourtant cruciales pour le sourcing, sont quasiment inexistantes. Nous suivrons donc les évolutions de Mastodon en espérant des améliorations prochaines.