Comment intégrer les brevets à sa veille concurrentielle ?

Philippe Borne
Netsources no
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2023.10
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veille concurrentielle | méthodologie | brevets
Comment intégrer les brevets à sa veille concurrentielle ? Image 1
Comment intégrer les brevets à sa veille concurrentielle ? Image 1

On oublie trop souvent que les brevets ont un intérêt pour la veille concurrentielle. Et pourtant, en savoir un peu plus sur la politique brevet d’une entreprise est souvent très utile : par exemple, S’il s’agit de l’un de vos concurrents, cela peut être intéressant de connaître les techniques sur lesquelles il dispose d’une capacité d’interdiction, Si c’est un potentiel partenaire, cela peut être très pertinent avant de signer un accord de collaboration de connaître son niveau de sensibilité à la propriété industrielle. Et s’il s’agit d’un des fournisseurs auprès duquel vous vous approvisionnez en composants indispensables, s’il dispose de brevets sur ces composants, cela peut vouloir dire que vous ne pourrez vous fournir ailleurs. Et cette liste est loin d’être exhaustive.

Alors comment collecter des informations sur la politique brevet d’un concurrent, d’un partenaire, d’un fournisseur…. sans se ruiner ? Et comment entrer et comprendre les bases du monde des brevets, qui peut paraître inaccessible aux non-initiés ?

Toutes les données brevet sont publiques, accessibles dans des bases de données dont beaucoup sont en accès libre, comme Espacenet ou Patentscope. Dans cet article, nous allons vous montrer comment les retrouver.

Pour cela nous partirons d’un exemple concret en nous intéressant à la politique brevet de Volocopter, une startup allemande conceptrice d’un taxi volant à propulsion électrique qu’elle ambitionne de faire voler à l’occasion des Jeux olympiques de Paris, à l’été 2024.

Débuter sa recherche avec Espacenet

Espacenet est la base de données de l’Office européen des brevets en accès libre qui couvre plus de 140 millions de documents brevets du monde entier.

Nous ouvrons www.worldwide.espacenet.com, et dans la barre d’outils sélectionnons « Recherche avancée ». On entre ensuite Volocopter dans le champ Demandeurs (cf. Figure 1.).

Attention : Dans le cas de cet exemple, la recherche sur le nom de l’entreprise ne pose pas de problème, car il s’agit d’un nom unique, non ambigu et sans homonyme connu. Mais il y a de nombreux cas beaucoup plus compliqués à appréhender. Nous avons listé dans un encadré à la fin de cet article les différents cas de figure que vous pouvez rencontrer et les méthodes que nous préconisons.

Figure 1.Descendre tout en bas de l’éditeur de requête via la barre de défilement et de cliquer sur le bouton « Recherche ».

L’écran obtenu après exécution de la recherche se présente comme suit (cf. Figure 2) :

Figure 2. Les résultats de recherche sur Espacenet.

Nous obtenons 65 « résultats », mais qu’est-ce qu’un résultat pour Espacenet ? Un « résultat » correspond à une « famille de brevets », c’est-à-dire à un ensemble de brevets déposés dans différents pays dans le but de protéger - ou valoriser - la même invention dans tous ces pays. On peut donc dire en première approximation qu’un « résultat » correspond à une invention.

À l’origine d’une famille de brevets, on a souvent un brevet de base, le premier de la famille, fréquemment déposé dans le pays de résidence de l’entreprise, ici l’Allemagne. Ce brevet de base essaime ensuite dans les autres pays : États-Unis, Chine, France… pour constituer la famille.

Première information clé donc : au cours de son existence, Volocopter est à l’origine de 65 inventions protégées par des brevets.

Mais nous pouvons en savoir plus, et pour cela nous allons tirer profit d’un outil clé d’Espacenet : les « Filtres ».

Passer à l’analyse détaillée des « résultats » obtenus

Les filtres d’Espacenet sont simplement un outil d’analyse statistique qui va extraire des informations clés, à partir d’un ensemble de familles de brevets,.

La première remarque que l’on pourrait faire est la suivante : 65 familles de brevets, oui, mais sur quelle période, et à quel rythme ?

Figure 3. Les filtres d’Espacenet.

Lorsque nous ouvrons les filtres (point ① dans la figure 3.), toutes les données analysées apparaissent sous la forme d’une suite de rubriques au centre de l’écran.

La première donnée que nous analysons est la « Date de priorité la plus ancienne » de chacune des 65 familles de brevets obtenues.

Qu’est-ce-que la « Date de priorité la plus ancienne » ? Nous avons expliqué plus haut qu’à l’origine d’une famille de brevets, on avait souvent un brevet de base. La « Date de priorité la plus ancienne » est simplement la « date de naissance » de ce brevet de base ou, pour employer un langage plus précis, la date à laquelle la demande de ce brevet de base a été déposée. C’est donc en quelque sorte la date de naissance de la famille.

Si l’on déroule la section « Date de priorité la plus ancienne » (point 3 dans la figure 3), on obtient ce diagramme (cf. Figure 4) :

Figure 4. Date de priorité la plus ancienne.

Nous y apprenons que les 65 familles de brevets de Volocopter sont nées du 1er janvier 2012 au 31 décembre 2021 (voir le haut du diagramme). Et avant, ils n’ont rien fait ? Non, car la société a été fondée en 2011. Et après 2021 ? une demande de brevet est accessible au public 18 mois après son dépôt, donc tout ce qui a été déposé après le 25 janvier 2022 n’est pas encore accessible (à la date de l’écriture de notre article : juillet 2023).

En affichant le graphique ci-dessus, nous avons déplacé notre souris sur le point rouge indiqué par la flèche rouge, ce qui permet de savoir que trois familles sont « nées » en 2012 ; puis plus rien pendant quatre ans, avant un redémarrage en 2017 (3 familles également). On note un pic de 24 familles en 2019, puis d’une vingtaine en 2020.

Seconde information clé : l’essentiel des familles a donc été produit sur la période 2019 - 2021. Ce qui témoigne probablement d’une activité intense de R&D au cours des quelques années qui précèdent.

Analyser la présence territoriale d’une entreprise

Gardons en tête qu’une famille de brevets peut être composée d’un nombre de membres - de brevets - variable, selon les ambitions territoriales de l’entreprise. Il y a bien entendu une différence notable entre une entreprise qui ne produit que des familles à un seul membre, par exemple un brevet français, ce qui dénote une capacité d’action territorialement très limitée ; et une entreprise dont chaque famille couvre des pays du monde entier.

Pour connaître la politique de présence territoriale de Volocopter, déroulons la première section : Pays (famille). On y découvre la liste des pays (du plus cité au moins cité).

Troisième information clé : sur les 65 familles de Volocopter, 46 couvrent les Etats-Unis, 42 la Chine, 37 l’Allemagne. Les 27 EP correspondent à 27 demandes de brevet européen, qui à terme peuvent générer des brevets sur une zone Europe très élargie, puisqu’outre les pays de l’UE, on y trouve aussi des pays comme la Suisse, la Norvège ou la Turquie.

Analyser les partenariats d’une entreprise

Les entreprises nouent souvent des partenariats ; un moyen de les identifier peut être de surveiller les « codépôts », c’est-à-dire les dépôts de demandes de brevets initiés par plusieurs acteurs.

Rien de plus simple pour identifier d’éventuelles autres entreprises ou institutions avec qui Volocopter aurait produit un ou plusieurs brevets : descendons à la rubrique « Demandeurs » :

On y voit certes Volocopter elle-même associée au chiffre 65 (les 65 « résultats » obtenus).

Mais, point intéressant, on y voit aussi l’Université de Stuttgart et le CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique).

Volocopter a donc probablement noué des partenariats avec ces deux entités.

Google nous permettra d’identifier la page www.uni-stuttgart.de/en/university/news/all/Safety-for-air-taxis qui confirme la collaboration avec l’Université de Stuttgart. Il suffit d’entrer la requête volocopter stuttgart univ.

Quatrième information clé : Volocopter a travaillé avec le CNRS et l’Université de Stuttgart.

Quels sont les sujets techniques sur lesquels travaille Volocopter?

Les brevets sont déposés auprès de l’office de brevets, chargé de les octroyer aux entreprises si certaines conditions sont remplies.

Une des premières opérations réalisées par ces offices est d’attribuer des codes particuliers à chacun des brevets qu’ils examinent, codes reflétant le contenu technique desdits brevets. Ces codes font partie de la Classification Internationale des Brevets (abrégée CIB, nous en parlerons dans un prochain article).

Il suffit d’analyser ces codes en descen­dant à la rubrique « CIB groupes principaux » pour connaître le détail des technologies mises en œuvre par Volocopter.

En cliquant sur chacun de ces codes, on obtient leur définition.

  • B64C 27/00 correspond aux giravions et aux rotors propres aux giravions (un giravion est un terme générique couvrant en particulier les hélicoptères).
  • G05D 1/00 correspond à la commande de la position, du cap, de l’altitude ou de l’attitude des véhicules terrestres, aquatiques, aériens ou spatiaux, par exemple « pilote automatique ».
  • B64U concerne les véhicules aériens sans pilote.

Cinquième information clé : Volocopter travaille en particulier sur des hélicoptères sans pilote.

Identifier les personnes clés d’une entreprise

Derrière chaque invention, il y a des femmes et des hommes qui représentent la richesse de l’entreprise.

Les inventeurs sont cités dans les brevets, il suffit de se déplacer à la rubrique Inventeurs et on peut voir la liste des inventeurs et le nombre de brevets qui leur est associé.

A titre d’exemple, Yuksel Burak est l’inventeur qui revient le plus souvent dans les 65 familles de Volocopter.

LinkedIn nous apprend que cet inventeur est effectivement salarié de Volocopter depuis au moins janvier 2020, et qu’il occupe actuellement le poste de responsable des commandes de vol et de la navigation au sein de cette entreprise.

Sixième information d’intérêt : l’inventeur le plus fréquent de Volocopter est Yuksel Burak.

Et un enseignement sur lequel il n’est pas inutile d’insister : LinkedIn est une autre formidable source d’information sur les salariés, qui peut être intéressante à utiliser avec les bases brevet ; imaginez : des informations sur la carrière de la plupart des salariés - donc aussi des inventeurs - y est disponible en accès libre !

Une recherche complémentaire dans Google Scholar permet d’identifier des publications scientifiques de cet inventeur.

Qu’avons-nous appris grâce à Espacenet ?

Finalement, ce cas pratique montre bien que le veille brevet n’a pas pour seule vocation d’identifier des technologies. Intégrer la veille brevet à son dispositif de veille concurrentielle permet également d’analyser la politique de l’entreprise de manière plus générale, de mieux appréhender la présence territoriale d’une entreprise, de repérer ses partenariats avec d’autres organismes ou encore de repérer les personnalités influentes de l’entreprise.

On aurait donc tort de s’en priver. D’autant qu’il est possible de commencer avec des outils gratuits comme Espacenet. Et pour éviter d’avoir à relancer manuellement et ponctuellement des recherches sur les noms de ses concurrents, partenaires ou fournisseurs, on rappellera qu’EspaceNet permet de recevoir les résultats d’une requête sous forme de flux RSS qu’on intégrera ensuite à son outil de veille classique (lecteur RSS ou plateforme de veille plus importante). Attention, la création de flux RSS ne fonctionne que sur l'ancienne version d'Espacenet disponible à l'adresse : www.worldwide.espacenet.com.

Pour en savoir plus sur les différents outils permettant de faire de la veille brevet (hors Espacenet que nous avons présenté ici), nous vous recommandons la lecture de l’article « Comment utiliser l’information business et l’actualité pour enrichir sa veille brevet » dans ce même numéro.

Les pièges à éviter dans la recherche par nom d’entreprise dans les bases de données brevet

Rechercher par le nom de l’entreprise peut conduire à une masse d’informations très utiles. Certaines précautions doivent cependant être prises pour éviter d’obtenir des informations non pertinentes ou au contraire pour éviter de rater des références qui le sont.

Cas 1 : nom d’entreprise à un seul terme

C’est le cas le plus simple : il suffit d’entrer le terme dans le champ de recherche de l’outil brevet choisi.

Point de vigilance : la recherche par ce terme unique retrouve-t-elle aussi bien le terme lui-même que le même terme associé à d’autres termes, par exemple des acronymes comme dans VOLOCOPTER GMBH ou VOLOCOPTER SA ? Sur Espacenet et la plupart des outils brevets gratuits, oui.

Une question peut se poser : « comment fait-on avec L’OREAL ? » (OREAL précédé d’un L apostrophe).

En général, il faut entrer L’OREAL comme terme de recherche, que l’on considère comme un terme unique. L’apostrophe ne change rien à la manière de procéder. En cas de doute, vérifiez auprès de l’assistance technique du serveur utilisé. Et rappelez-vous que le chercheur dans les bases de données brevet doit toujours se comporter comme un détective : sur Espacenet, en cherchant par OREAL, on trouve de l’ordre de 500 réponses de plus - par rapport à 17 000 - correspondant à L’OREAL. Utiliser L’OREAL et OREAL a donc du sens.

Cas 2 : nom d’entreprise à plusieurs termes, type SCHNEIDER ELECTRIC

Selon les opérateurs booléens utilisés, vous pouvez retrouver des références où le nom de déposant comprend :

  • l’un au moins des termes que vous avez entrés, ce qui multiplie le nombre de réponses, en particulier lorsque l’un de ces termes est très commun ;
  • tous les termes, quel que soit l’ordre dans lequel ils apparaissent dans les réponses, d’autres termes pouvant être intercalés entre ceux-ci ;
  • l’expression de recherche exacte, ce qui fait de votre requête une requête très ciblée.

À titre d’exemple (Voir figure 5.), voici l’effet de ces différentes options sur Espacenet, où le choix de l’opérateur ANY ou ALL est donc important.

À gauche, nous avons la requête en mode formulaire. Au milieu la même requête en mode langage de recherche. En dessous, le nombre de résultats obtenus. Et à droite 4 réponses possibles, retrouvées - signe - ou non - signe X.

Dans la requête en mode langage de recherche le symbole PA correspond au champ « demandeurs », PA étant l’abréviation de Patent Applicant en anglais (déposant de la demande de brevet).

1er cas : on cherche les noms d’entreprise ayant soit SCHNEIDER, soit ELECTRIC, ou les deux (opérateur ANY) : vous êtes susceptible d’obtenir un niveau de bruit important, ELECTRIC étant un terme très commun.

Figure 5. Différences selon les opérateurs choisis

2e cas : on récupère les noms d’entreprise présentant simultanément les termes SCHNEIDER et ELECTRIC, quels que soient l’ordre ou l’emplacement dans lequel les deux termes apparaissent dans le nom de l’entreprise (par exemple SCHNEIDER WINGOAL TIANJIN ELECTRIC EQUIPMENT CO LTD).

3e cas : on récupère les documents présentant comme nom d’entreprise déposante la locution exacte SCHNEIDER ELECTRIC, où SCHNEIDER précède directement ELECTRIC. Ce qui peut s’avérer trop restrictif.

Rappelez-vous également qu’un nom d’entreprise peut parfois faire l’objet de variations : SCHNEIDER ELECTRICAL APPARATUS fait partie du groupe SCHNEIDER ELECTRIC, et peut être une réponse pertinente. L’utilisation de la troncature à droite dans votre requête sur le terme ELECTRIC semble judicieuse dans un tel cas.

Au final, c’est la formulation du centre de la figure que nous recommandons.

Cas 3 : nom d’entreprise se présentant sous forme d’acronyme

La difficulté posée par ce type de noms est qu’ils peuvent apparaître tantôt sous la forme d’un acronyme, tantôt sous la forme développée. CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE peut par exemple apparaître sous la forme CNRS.

En outre, pour des raisons techniques, certains noms de ce type sont parfois stockés dans la base de données sous forme tronquée.

Nous recommandons donc de définir une stratégie de recherche combinant la forme acronyme (type CNRS) et la forme développée en utilisant la troncature à droite (type CENT* NAT* RECH* SCIENT*).

Le problème des homonymes

Un nom d’entreprise constitué d’un seul terme peut être plus ou moins commun, ce qui pose le problème des homonymes, et peut conduire à de faux positifs.

Différentes méthodes sont possi­bles pour éviter cet écueil.

Sur certains serveurs - par exem­ple ORBIT - il est possible de com­biner le nom de déposant avec d’autres critères de recherche en relation avec la localisation du déposant, comme par exemple le pays de résidence (FR) ou même le code postal de la commune de résidence.

Lorsque ce type de restriction à la recherche n’est pas disponible, on pourra s’aider du tri sur les résultats obtenus.

Sur Espacenet, si restreindre au niveau recherche par le code pays de résidence n’est pas possible, on pourra cependant obtenir l’analyse sur cette même donnée via la fonction « Filtres ».

Si le nombre de réponses obtenues est limité, une lecture rapide des résumés de celles-ci peut permettre de vérifier s’ils sont en relation avec le domaine d’activité de l’entreprise cherchée.

Pour connaître les filiales ou la holding d’un groupe, les bases de données entreprises, par exemple PAPPERS, une base gratuite, donne déjà un premier niveau d’information. Toutefois, pour disposer d’une information la plus complète possible sur ce terrain, il est préférable de passer par une base de données couvrant la structure financière des groupes, et ces bases de données sont payantes. Et à partir des entités identifiées, on pourra relancer la recherche dans les bases brevet avec ces noms-là, car il ne faut pas oublier que les entreprises ne déposent pas forcément leurs brevets sous le nom de l’entité principale.

Certaines bases de données brevets payantes traitent le problème de variation des noms d’entreprise en attribuant un code particulier à chaque déposant, code unique quel que soit la forme sous laquelle le nom apparaît dans un brevet ; c’est le cas de DWPI (Derwent World Patents Index) de Derwent. Parmi les variations affectant un nom, on trouve parfois des fautes d’orthographe (par exemple : SHNEIDER ELECTRIC).

D’autres proposent, au niveau de la recherche par nom de déposant, une cartographie du groupe auquel appartient l’entreprise dont on utilise le nom comme terme de recherche, ce qui permet de sélectionner d’autres entités du groupe, pour étendre la recherche aux demandes de brevet issues de ces autres entités (par exemple sur Orbit).